En 2000, il m'est arrivé quelque chose d'absolument
extraordinaire.
Enfin extraordinaire pour un informaticien français, il s'entend. Après
quelques péripéties de début d'année, mon salaire a fait un
bond énorme
lorsque je suis devenu Directeur Technique de la filiale française d'un
cabinet de conseil suédois. Cela n'a pas duré longtemps parce que ce
n'était pas vraiment mon truc, mais je dois dire que pour la première
fois de ma vie, j'ai eu un salaire qui me semblait être large...
Auparavant, et alors que la liste des prérequis sur les offres
d'embauche s'allongeait de plus en plus chaque année, j'avais cette
impression profonde de me faire avoir, d'être financièrement
sous-évalué au profit des Grands Prédateurs que sont les Commerciaux,
la Direction et l'Actionnaire...
Donc en 2000, après cet épisode scandinave, j'ai eu la chance
de
pouvoir revenir à mes premières amours, c'est-à-dire la
technique,
avec seulement une faible baisse de salaire à la clé. Ce qui signifiait
que pour
un babasseur en France, mon salaire était tout à fait royal. Oh,
rassurez-vous, je sais parfaitement que j'ai été, à cette occasion, le
parfait contr'exemple, une rareté. Pour la plupart, le salaire est
insuffisant. Au vu de la quantité de
boulot à fournir, de la malléabilité des emplois et des compétences
requises, "payé au lance-pierre" est le commentaire qui revient le plus
souvent en France concernant les informaticiens. Comparé aux USA, à
l'Angleterre ou même à la Scandinavie et l'Allemagne, les
informaticiens sont sous-payés.
En 1991, Le salaire de base d'un ingénieur informaticien tout
juste diplômé était situé entre 150.000 et 210.000 Francs.
Ce qui était très bien, vu le coût de la vie et du
logement à l'époque. On arrivait très bien à s'en sortir et même à
économiser un peu. En 2005, ce salaire de base du même informaticien
juste diplômé se situe désormais entre 23.000 et 37.000 € annuel. Soit,
au taux de change fixe de 6,55957 pour un,
entre 150.000 et 242.000 Francs... Or, en francs constants,
210.000 Francs de 1991 correspondent plus ou moins à 265.000 Francs de
2005 !
Le salaire de base - fourchette haute - du
débutant ingénieur informaticien a donc en quinze ans baissé d'environ
8,7%... En fourchette basse, il a perdu environ 28% !
La raison principale est encore une fois la structuration de
notre marché informatique en France. Essentiellement composé de SSII,
c'est le "client" et le "projet" qui sont son capital de base, pas le
"cerveau" et le "produit". Le premier modèle, celui des SSII, est
beaucoup plus sensible aux alea du marché, un peu comme les Agences
d'Interim sont les premières à ressentir un ralentissement économique.
Quand au contraire on investit dans un produit ou une gamme de produit
avec une équipe stable à haut degré de compétences, cette sensibilité
est un peu plus faible.
Les SSII sont donc la cause principale de la tension sur le
marché des informaticiens, avec des changements de régime forts, des
moratoires sur les embauches et sur les augmentations. Les SSII
cherchent aussi souvent à maximaliser la marge, en embauchant des
non-informaticiens formés en interne à la va-vite et payés des
clopinettes, sans diminuer le prix de vente de la prestation. Je
n'invente rien, j'ai personnellement vu des dizaines de biologistes et
géomètres devenir comme ça informaticien en dix jours. Je ne vous
raconte pas le code que cela donnait !
Un exemple vécu : j'ai été contacté il y a quelques mois par
une SSII demandeuse de sous-traitance sur Mozilla. Il leur fallait, je
cite, un expert Mozilla disponible immédiatement. Mes tarifs
sont calculés, comme eux, en fonction de l'urgence, de la durée du
contrat, du niveau de compétence requis (du brainstorm stratégique sera
plus cher que du code de base), et même de la license du code produit
(mes tarifs sont nettement plus bas si votre projet est
open-source...). Sachant que j'ai bossé en SSII et que je connais bien
les prix du secteur, je leur ai fait une propale tout à fait
raisonnable pour la demande. Mon contact m'a répondu que c'était
beaucoup trop cher et que donc il allait, je cite de nouveau,
"former vite fait un de ses gars et lui demander de jeter un oeil sur
le problème"... Je souhaite bien du courage au valeureux client de la
SSII en question !
Attention, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit,
toutes les SSII ne sont pas gérées par des margoulins vendant de la
merde. Mais même dans celles qui sont bien gérées, la capitalisation
des connaissances est rarement un élément fondateur de
l'activité.
Nous avons besoin d'une vraie industrie de développement du
logiciel. Des entreprises fondées sur la haute technologie et
l'innovation. Pour cela, il faut des risqueurs. Je ne parle pas que des
financiers, qui en France ne comprenne rien au logiciel. Je parle des
informaticiens ! Vous avez un projet en tête, vous avez déjà développé
un projet de fin d'études fabuleux ? LANCEZ-VOUS ! Vous avez l'immense
chance de travailler dans un des SEULS secteurs de l'industrie ne
demandant presque rien pour démarrer : une bécane, une liaison ADSL, et
votre cerveau en état de marche. PROTOTYPEZ ! ALLEZ-Y ! Et une fois que
vous aurez quelque chose à montrer, allez toquer à la porte des
investisseurs, de préférence ceux de la Silicon Valley même si c'est
pour rester en France. Si vous n'avez pas de contacts, un Daniel
Veillard ou moi-même en avons, et une mise en rapport ne vous coûtera
qu'un pôt au bistro du coin.
Surtout ne faites pas comme moi : en 1992, je disposais d'un
tel projet. Je suis allé voir le père d'un copain, patron d'une SSII.
Il m'a totalement refroidi dans le genre "le logiciel ça ne survit que si
vous vous appelez Microsoft" et je ne me suis jamais lancé. Treize ans
plus tard, je m'en mords toujours les doigts...
Si vous disposer d'un projet, montez-le, n'attendez pas.
Sinon, vous le regretterez toute votre vie. C'est le seul vrai moyen de
rester gagner sa croute en France et ne pas se morfondre à faire des trucs
que l'on aime pas.